Le dossier qui a déclenché #BalanceTonBar se dégonfle au tribunal : "Le prévenu a été lynché dans un procès parallèle sur la place publique"
Le parquet estime que le serveur du Waff a déjà subi une "sanction sociale énorme". Il demande une suspension du prononcé pour deux viols considérés comme établis.

- Publié le 03-12-2024 à 19h31

La rumeur s'était répandue comme une traînée de poudre en octobre 2021. Deux jeunes femmes se sont fait violer par un serveur du Waff café, dans le quartier du cimetière d'Ixelles. Le jeune homme les a droguées pour pouvoir abuser d'elles. Le patron a transféré l'agresseur dans un autre établissement qui lui appartient "alors qu'il y a déjà 17 plaintes contre lui". Les initiales, et même le nom entier du violeur, ainsi que son adresse, circulent partout avec un avertissement : "Faites attention à vous !". À Bruxelles, le mouvement #BalanceTonBar était né.
Trois ans ont passé. Jeudi, l'ancien barman, 31 ans, poursuivi pour deux viols avec circonstance aggravante de vulnérabilité, comparaissait devant la 54e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles. Il risque jusqu'à 15 ans de prison. Il gère aujourd'hui un restaurant. Il ne sort plus et ne boit plus. Il a peur de rencontrer des gens. "Je n'ose plus sortir ma tête. La dernière fois, en septembre, on m'a reconnu et on a appelé la police."
Un contexte "bien moins crapuleux"
Parce qu'avant d'être jugé, le prévenu a eu droit un procès parallèle sur la place publique. "Il a été lynché sur les réseaux sociaux et dans la presse alors qu'on en était au tout début de l'enquête. Il a dû se terrer chez lui", dénonce la substitute. #BalanceTonBar a démarré sur un postulat complètement faux, poursuit-elle : dans cette affaire, il n'est pas question d'un serveur qui drogue les filles dans les bars pour en profiter.
"Tout s'est dégonflé, dit la substitute. Il ne reste que deux plaintes et le prévenu a admis avoir eu des relations non consenties avec les victimes." Le contexte est "bien moins crapuleux" que celui décrit par l'emballement médiatique. "La réalité dans ce dossier, ce sont les soirées étudiantes dans les kots et les bars autour du cimetière d'Ixelles où on boit volontairement beaucoup, parfois trop, au point de se retrouver dans un état second", décrit la substitute. Cela ne veut pas dire que tout est permis, cadre-t-elle. "Une victime qui s'est mise dans cet état où elle ne peut pas consentir et qui se voit imposer une relation sexuelle est totalement considérée comme une victime."
Aucune volonté de remuer le couteau dans la plaie
Sur le banc des parties civiles, l'intéressée, âgée de 26 ans, opine. Elle a déposé plainte en août 2021. "Ce n'est pas un dossier habituel, mais très particulier d'un point de vue humain, expose son avocate, Me Catherine Toussaint. Il n'y a pas d'acharnement, ni d'une part, ni de l'autre. Aucune volonté de remuer le couteau dans la plaie. Ma cliente n'a jamais participé au lynchage. Elle a laissé faire la justice."
Ce dossier aurait dû se clôturer par une seule chose : une médiation, estime Me Toussaint. Cela n'a pas abouti. Pas parce que sa cliente estimait que ce n'était pas assez sévère ou assez dur pour le prévenu, mais parce qu'elle n'a pas eu la force d'affronter la procédure. "C'était peut-être trop tôt pour exprimer son ressenti."
Au cours de l'enquête, il y a eu une confrontation. L'ex-serveur a reconnu avoir entretenu une relation sexuelle qu'il considérait comme consentie jusqu'à ce qu'il se retrouve face à la jeune femme. "C'est là qu'il a pris conscience qu'elle ne pouvait pas donner son consentement. Ce garçon s'est excusé. Il a dit : 'Je suis désolé'. Il est en aveux", indique Me Toussaint.
Le puzzle reste incomplet
Trois ans plus tard, le puzzle reste toutefois incomplet. Le dimanche 8 août 2021, la jeune femme se réveille dans le lit d'un garçon qu'elle connaît à peine. C'est un des serveurs du Waff, le bar où elle faisait la fête avec sa sœur la veille. Elle boit des shots de vodka. L'étudiante n'a plus aucun souvenir de ce qui s'est passé après 23 heures. Black-out total. Ce qu'elle en sait, ce sont ce que ses amis lui ont rapporté. Des morceaux qu'elle tente toujours de recoller, trois ans plus tard, explique son avocate. Il y a eu quelques bisous échangés avec le barman, des gestes tendres. Bizarre, alors que son crush, avec qui elle "parle" depuis trois mois est là… Elle ne s'en souvient pas. À un moment, elle quitte le bar pour rejoindre une "after" avant de revenir. Sa sœur, restée au Waff, se sent mal. Le prévenu conseille aux deux sœurs de rentrer. Il va jusqu'à payer le taxi Uber pour qu'elles soient en sécurité.
Comment expliquer son état ?
Un peu plus tard, le prévenu boucle la caisse et nettoie le bar avec ses collègues. Il reste quelques clients. La jeune fille le recontacte : elle veut continuer la fête. Il lui propose de se voir un autre jour "vu son état". A-t-elle claqué la porte en laissant la clé dans la serrure à l'intérieur ? Toujours est-il qu'elle se retrouve seule en rue. Le prévenu lui envoie un Uber, qu'il paie à nouveau. Il l'emmène dans son appartement, à deux pas du Waff. C'est là qu'ils ont une relation sexuelle. La jeune femme ne se souvient de rien. Comment expliquer son état ? Pour Me Toussaint, les deux sœurs ont dû à un moment donné absorber une substance.
Le parquet n'a pas la même lecture. Il n'y a pas de preuves, dans le dossier, que les jeunes filles ont été droguées. Mais ce qui est sûr, pour le ministère public, c'est que la victime avait énormément bu. "Elle était bien bourrée et le prévenu le savait. Même sans influence de drogue, elle n'était pas en capacité de donner son consentement", tranche la substitute.
La prévention de viol est établie
Dans ce dossier comme dans le second, comparable, la prévention de viol est établie. Dans ce contexte très particulier, où le prévenu a déjà subi "une sanction sociale énorme", la substitute demande une suspension du prononcé. cela veut dire que le prévenu serait coupable mais n'aurait pas de peine. Et la victime pourrait réclamer un dédommagement.
La défense du barman plaidera le 11 décembre.