"Les moments de fortes chaleurs engendrent une augmentation des passages à l'acte agressif, des homicides, des agressions sexuelles"
Quand les températures sont très élevées, les cas de patients qui viennent consulter ou qui doivent se faire hospitaliser augmentent de manière significative, constate la Dr Caroline Depuydt, psychiatre. Entretien.

- Publié le 12-08-2024 à 19h46
- Mis à jour le 22-06-2026 à 12h27

Dans sa pratique clinique, c'est une réalité que le Dr Caroline Depuydt, psychiatre et chef de service à la Clinique Fond'Roy, observe bel et bien : lors des périodes de fortes chaleurs, les cas de patients qui viennent consulter ou qui doivent se faire hospitaliser, augmentent de manière significative. Clairement, les températures élevées impactent, non seulement la santé physique, mais également la santé mentale.
Vu la vague de chaleur que nous traversons en ce mois de juin 2026, nous vous reproposons cette interview réalisée il y a deux ans.

En quoi les périodes caniculaires ont-elles un impact particulier chez les personnes qui souffrent d'un problème psychiatrique ?
Chez ces patients en particulier, les températures très élevées présentent des difficultés pour diverses raisons. D'abord, il y a le fait que ces personnes sont souvent médiquées. Or les médications psychotropes peuvent provoquer notamment une sensibilité à la chaleur et à la lumière plus importante. Il y a donc bien un risque accru de coups de chaleur et de coups de soleil contre lesquels ces patients doivent davantage se protéger. D'autre part, il y a souvent chez les patients psychiatriques moins de conscience des signes, notamment de déshydratation et d'insolation. Tout comme pour les jeunes enfants et les personnes âgées qui n'ont pas nécessairement de sensation de soif, il est très important de veiller à ce que les personnes avec des troubles mentaux s'hydratent correctement. En outre, on remarque chez ces personnes en particulier, et chez beaucoup de personnes de manière générale, que la chaleur est quand même souvent assez mal tolérée au niveau du psychisme dans la mesure où ça augmente l'agressivité.
Que constatez-vous à ce niveau dans votre pratique clinique ?
Dans les moments de fortes chaleurs, nous observons effectivement une augmentation de passages aux urgences, de l'intolérance à la frustration, de l'impulsivité.
Comment explique-t-on cela ?
Cela s'explique de façon assez intuitive. L'explication est rationnelle : notre corps doit s'adapter à la chaleur, il doit réguler son homéothermie, c'est-à-dire sa température corporelle basale et cela lui demande beaucoup d'énergie et d'adaptation. De ce fait, il a moins de capacité de s'adapter au reste. Donc, tout peut être plus énervant parce qu'on est déjà fort occupé à devoir gérer cette chaleur, les tensions, l'inconfort que cela suscite. Parallèlement, on sait que généralement quand il fait très chaud, la plupart d'entre nous avons souvent un mauvais sommeil. On dort moins bien, du coup, on est plus fatigué. On voit vraiment une forte relation entre la fatigue et, le lendemain, les troubles de la concentration, l'irritabilité, les difficultés. Tout le monde peut sentir cela. Quand on est relativement équilibré, on arrive à s'adapter, mais si on est déjà dans un moment de fragilité physique et/ou mentale, cela peut être la 'goutte de chaleur' qui fait déborder le vase.
Et que dire de l'impact des températures très élevées chez des personnes a priori "équilibrées" ?
Chez tout le monde, les températures élevées peuvent vraiment engendrer un stress parce qu'elles représentent une modification des habitudes et on doit s'y adapter. Mais ce stress, quand il est aigu, est un stress positif auquel l'organisme doit s'habituer. Ensuite, dès que la canicule est terminée, on peut se relâcher. Généralement, la plupart d'entre nous sommes capables de résister au stress aigu. Cela dit, si ce stress se prolonge, parce que la canicule dure non pas que quelques jours, mais des semaines, voire deux mois, cela devient un stress chronique. Et là, c'est épuisant pour tout le monde. Mais pour les personnes fragilisées psychologiquement, ce stress supplémentaire peut être le stress de trop qui fait que l'on n'arrive plus s'adapter et que l'on bascule dans un épisode anxieux, dépressif, agressif…
Certaines études ont même montré une augmentation du taux de suicides et de tentatives en période caniculaire. Vous confirmez ?
On a effectivement observé deux choses : une augmentation des suicides lors des fortes chaleurs et des tentatives de suicide, mais aussi une augmentation des passages à l'acte agressif, des homicides, des agressions sexuelles pendant ces périodes.
Au contraire de l'agressivité, certaines personnes vont plutôt être apathiques dans ces périodes extrêmement chaudes…
En effet, on peut réagir de façons très différentes. C'est pourquoi il est important de se connaître pour pouvoir s'adapter. Et essayer de faire baisser la chaleur corporelle pour se préserver. L'organisme sollicite le cœur, entraînant chez certains des tachycardies, ce qui va fatiguer et donc amener à une certaine apathie. Puis, il y a aussi les personnes qui, se sachant sensibles à la chaleur, vont veiller à ce moment-là de rester à l'ombre, à ne pas multiplier les activités sportives, à ne pas aller dehors en plein soleil… Ce qui peut s'apparenter à l'apathie.
De façon générale, quels sont les profils les plus vulnérables ?
Toutes les personnes qui souffrent de toxicomanie parce qu'il y a cette impulsivité, cette frustration, cette difficulté, cet inconfort… qu'elles n'arrivent pas à gérer. Et leur réponse, dans ces cas-là, c'est d'aller chercher le produit. On voit en effet une augmentation des consommations de drogues. Un deuxième public particulièrement vulnérable, ce sont les personnes qui ont des troubles psychotiques, qui se déconnectent de la réalité et sont dans leur monde. Ces personnes ont moins conscience de l'impact d'une forte chaleur ; elles entendront moins leurs signaux corporels. Elles n'arrivent pas à identifier certaines douleurs ou certains problèmes comme la déshydratation, le besoin de se protéger… Il y a également toutes les personnes qui ont des troubles de la personnalité avec une difficulté, avec une impulsivité et une intolérance à la frustration, des personnalités borderline… Leur point de fragilité ne va être qu'aggravé par les fortes chaleurs. Ce sont des moments où il peut y avoir plus d'automutilations, plus de passages à l'acte auto agressif ou hétéro agressif (donc vis-à-vis des autres).
Quels sont les premiers signes qui doivent alerter l'entourage ?
Au niveau des signes psychiques, ce qui doit alerter l'entourage en général, c'est vraiment le changement du comportement et l'agressivité. On remarque : 'Tiens, il n'agit pas comme d'habitude, il parle plus vite, plus fort, de façon plus agressive'. Ce changement aigu du comportement peut alerter et faire poser la question à l'autre : qu'est-ce qui se passe ? Est-ce qu'il y a quelque chose qui te dérange ou qui t'inquiète ? C'est la première chose à avoir à l'œil. Ensuite, il y a les manifestations somatiques. Il faut être attentif aux signes d'insolation, d'hypersensibilité, de déshydratation (confusion, ralentissement dans le temps de réponse et de réaction, plaintes de maux de tête, troubles de la concentration…) Tout cela peut être effectivement inquiétant.
Que faire au niveau de la prévention ?
La première prévention, c'est de comprendre tout cela et d'apprendre à se connaître. C'est pourquoi il n'est pas inutile de reparler des risques des fortes chaleurs. Car, en connaissance de cause, on peut soi-même se préserver. Une autre chose à rappeler aux personnes qui prennent un traitement psychotrope, est de faire attention au soleil, car la photosensibilité est augmentée avec la prise de ces médicaments. S'hydrater correctement, même en l'absence de sensation de soif, et essayer de préserver son sommeil, c'est également essentiel.
La chaleur a aussi des effets positifs…
Clairement. Le fait qu'il fasse chaud et beau nous pousse à aller dehors, prendre l'air aux heures moins chaudes de la journée et se reconnecter avec la nature, ce qui fait beaucoup de bien. On sait que le contact avec la nature sécrète des endorphines, cela diminue les hormones de stress et le cortisol. Donc, cela permet vraiment de se calmer, de s'apaiser. C'est pour cela que les Japonais ont inventé les bains de forêt. Par temps chaud, le lien social est favorisé et c'est important pour le moral.