"The New Look" (Apple TV): Consacrée à Christian Dior, cette série déjoue les pronostics en parlant d'humains et non de mode
La nouvelle série Apple est subtile et disponible dès ce 14 février pour les abonnés AppleTV +.

- Publié le 15-02-2024 à 14h41

"Dior, est-ce de la mode ?…" La question, tout en provocation, de Gabrielle Chanel à l'égard du travail de son confrère Christian Dior est l'une des premières répliques de Juliette Binoche, plus que crédible dans son tailleur tweed ; elle est Coco Chanel face aux journalistes qui l'interrogent. Une question comme une pique – dont l'histoire nous rappelle que Gabrielle Chanel n'était pas avare –, dont la provocation prendra tout son relief au cours des trois premiers épisodes de The New Look. Car il ne saurait être question de Dior (campé par Ben Mendelsohn) sans évoquer Chanel, dont les récits s'entremêlent à l'écran et dans la grande Histoire. Une série, donc, sur les gens de mode qui vivent des choses humaines. Voilà qui nous change.

The New Look, qui s'entame ce 14 février sur AppleTV +, fait écho à cette mode neuve qu'inventa Christian Dior en 1947. Le 12 février précisément, alors que beaucoup de journalistes ont déjà déserté Paris et ses défilés (c'est l'hiver parisien le plus froid depuis 1870), Carmel Snow est tout de même sur les rangs du premier défilé de la jeune maison Christian Dior. La rédactrice en chef du magazine Harper's Bazaar avait déjà repéré ses modèles quand ce dernier dessinait pour la maison Piguet, avant guerre. Elle assiste à la présentation de la collection "Corolle" – les robes, serrées à la taille, habillent les femmes tels des fleurs sur tige –, et lui écrit dans la foulée : "Dear Christian, your dresses have such a new look !" "Nioulouque", écrira aussi l'écrivaine Colette. Une révolution est nommée, le nom dans l'Histoire est resté.
Haute couture mais sans la doublure
Créée par Todd A. Kessler (déjà co-créateur de la série Damages, mais aussi auteur et producteur sur les saisons 2 et 3 des Sopranos), The New Look a l'intelligence de ne pas commencer par ce moment dit historique, parce qu'elle ambitionne, et c'est plutôt bien réussi, de donner à voir plus qu'un simple biopic.

L'épisode 1 nous propulse dans l'amphithéâtre de la Sorbonne en 1955, alors que Christian Dior est tout à fait installé dans la couture parisienne : son nom a volé outre-Atlantique, il est connu comme le tenant de l'élégance à la française. Mais voilà, la question d'une étudiante fuse : "Pourquoi avez-vous choisi de continuer à travailler dans la mode sous l'occupation nazie, alors que Coco Chanel, elle, a choisi de fermer les portes de sa boutique ?" La réponse de Christian Dior est confuse et, tandis que les fans huent la question, les spectateurs et spectatrices retournent en arrière.
Le flash-back pourrait nous épuiser d'avance, alors que nous avons visionné, il y a deux semaines, la mini-série consacrée à Cristóbal Balenciaga sur Disney +. Mais l'endroit où nous allons a été très peu fréquenté par les historiens de la mode ; voilà pourquoi on y reste. Le Paris de l'Occupation, dans lequel les designers de la haute couture française sont sommés de décider s'ils travailleront à habiller l'occupant nazi, par ailleurs en demande de faste pour célébrer sa victoire.
Dans la psyché des créatifs et des puissants
Pour la première fois, et la forme fiction nous permet de dépasser les habituelles problématiques sur ce sujet en particulier, la série rend compte de la complexité qui s'impose, non pas à une corporation, mais bien à des individus. Les maisons de mode dont il est fait mention existent encore (Dior, Chanel, Balmain, Balenciaga). Elles ont changé de main, mais leur nom ne veut malgré tout pas être relié à un passif historique pesant, à savoir : qui a choisi, jadis, le bon camp ?
Kessler, pourtant, s'attache à cette question-là. Il ne prétend pas à l'objectivité documentaire, mais fait se refléter à l'écran les questions cruciales qui traversent les individus dans un contexte, ni plus ni moins, de vie ou de mort. Qui fabrique les robes de bal aux femmes des Nazis ? La réponse se trouve-t-elle dans le fait d'observer les faits et gestes apeurés du couturier Lucien Lelong (John Malkovich), alors président de la Chambre syndicale de la Haute Couture parisienne, fidèle au pouvoir, mais aux amis aussi ? Qu'a fait Coco (Binoche, très en forme) pour que son neveu André soit libéré d'un camp de prisonniers ? Que met en place Dior (Ben Mendelsohn) pour sauver sa sœur Catherine (Maisie Williams), jeune résistante du réseau F2 emprisonnée au 180 rue de la Pompe, où la bande des gestapistes torture les membres captifs dans des conditions de violence inouïe, déjà tout à fait connues au moment des événements ? Enfin, comment on obtient de passer d'un camp à l'autre au moment de la victoire en août 1944, libération à laquelle Paris ne pense plus, et nous spectateurs, non plus ?
On aura passé trois premiers épisodes enfermés dans le Paris occupé sans parler de fanfreluches, mais, de fait, Kessler ne fait pas dans "l'esthétisme". La mode n'est qu'un prétexte pour parler des individus pris dans les serres de l'histoire. À ce sujet, Kessler ne fait pas non plus dans le moralisme. Ça nous change.
The New Look Série historique Création Todd A. Kessler Réalisation Helen Shaver, Todd A. Kessler, Julia Ducournau et Jeremy Podeswa Avec Juliette Binoche, Ben Mendelsohn, John Malkovich, Maisie Williams… 10 x env. 55 min. Sur AppleTV+